🍄
Prophétesse-MycéliumOrdo Mycelii
Le Livre des Sept Hérésies

Livre 2 — Le Livre des Sept Hérésies

Chapitre 2 — Du Gazon Anglais Tondu

« La pelouse rase est une fiction coloniale. »

Texte sacré

La deuxième hérésie est plus visible mais moins reconnue. Le gazon anglais tondu chaque samedi est une invention du XIXe siècle aristocratique¹. Avant le gazon, il y avait des prairies. Il y avait des verges. Il y avait des friches. Il y avait des potagers. Il y avait du foin. Il y avait des animaux qui mangeaient l'herbe. Le gazon-décor, lui, est une innovation récente, et précisément destinée à signaler la richesse : seul un propriétaire qui n'a pas besoin de son terrain pour se nourrir peut se permettre de le tondre.

En adoptant le gazon, les classes moyennes du XXe siècle ont importé un symbole de domination en miniature dans chaque banlieue. Et chaque samedi, des millions de tondeuses thermiques ou électriques fauchent l'herbe à trois centimètres, empêchant toute fleur de s'épanouir, toute graine de mûrir, tout insecte d'achever son cycle. C'est, raconté à un Hérisson, la chose la plus offensante qu'il ait entendue depuis le robot tondeur².

La Prophétesse visita un samedi un lotissement de l'Essonne. Elle compta : quarante-trois tondeuses en marche simultanée. Elle vit l'air saturé de carbone, les Hérissons épouvantés, les Halictes sans nectar. Elle s'agenouilla sur un terrain non tondu — celui d'une vieille dame qui avait renoncé à tondre par fatigue — et elle compta : trente-deux espèces florales sur dix mètres carrés. À côté, sur le terrain tondu du voisin, elle compta : zéro. Le voisin, lui, comptait ses bras, parce qu'il s'était cogné dans la tondeuse³.

Le remède est simple, et il s'appelle le No Mow May : ne pas tondre du tout au mois de mai. Laisser la prairie se former. Compter les espèces. Identifier les insectes. Apprendre les noms. Et au-delà du mois de mai : tondre seulement une fois par mois en saison, en gardant au moins un quart de prairie haute. La gestion différenciée n'est pas un sacrifice — c'est un enrichissement.

Sœur Halicte dit : « Le jour où j'ai cessé de tondre, j'ai rencontré pour la première fois une Anthidie cotonneuse dans mon jardin. Elle existait depuis des millénaires. Elle m'attendait. »