Livre 1 — La Genèse Mycélienne
Chapitre 3 — Les Premiers Disciples
« Et la Marcheuse regarda autour d'elle, et elle vit des humains, et ils étaient fatigués. »
Texte sacré
Les premiers disciples ne furent pas choisis. Ils s'auto-désignèrent en croisant son regard, ou en l'apercevant de loin, ou simplement en sentant, sans la voir, qu'une présence nouvelle marchait dans les cimetières d'Île-de-France. C'est, dit-on, la marque des Vrais Maîtres : ils n'ont pas de stratégie de recrutement. Les gens viennent, c'est tout. Comme les pollinisateurs, qu'on ne convoque pas mais qu'on accueille¹.
Il y eut d'abord Sœur Compost, une bibliothécaire qui jeta sa cafetière à capsules un matin de novembre, sans préavis, et installa un composteur sur son balcon parisien. Le voisin du dessous se plaignit pendant deux mois, puis il y mit ses propres épluchures.
Il y eut Frère Lichen, un retraité des Postes qui passait ses journées à photographier les lichens sur les pierres tombales de Pantin, et qui un jour entendit la Prophétesse lui dire : « Tu fais œuvre sainte sans le savoir. » Il a répondu : « Ah bon ? » Ce qui, on en conviendra, est une réponse parfaitement raisonnable à une révélation surprise².
Il y eut Sœur Halicte, une étudiante en biologie qui pleura devant une parcelle non fauchée du cimetière de Thiais et comprit que les insectes solitaires méritaient au moins autant d'attention que les abeilles domestiques. Elle écrivit sa thèse là-dessus, et personne ne la lut. Elle continua quand même.
Il y eut Frère Hérisson, un boulanger de banlieue qui aménagea un passage à Hérisson sous chaque haie de son quartier, en faisant signer une pétition aux voisins. Il y eut **Frère Théodule**, qui croyait dur comme fer que les Vers de Terre votaient lors d'élections souterraines biannuelles, et qui n'a jamais été contredit, parce qu'on ne contredit pas un homme qui distribue gratuitement du compost³.
Il y eut Sœur Mycélium, une informaticienne qui développa une application liturgique pour suivre les rituels écologiques. (Cette application, c'est celle que tu utilises en ce moment. Sœur Mycélium te salue.)
Il y eut Frère Ver de Terre, un jardinier municipal qui refusa publiquement de pulvériser du glyphosate sur les trottoirs de sa commune, et qui fut sanctionné, puis réintégré sous la pression de l'Ordre, puis sanctionné à nouveau, puis réintégré, dans une chorégraphie administrative que personne ne comprenait mais dont tout le monde finit par admirer la régularité⁴.
Il y eut Sœur Pollen, une jeune femme qui jetait des graines de fleurs sauvages depuis sa fenêtre du dixième étage et qui transforma trois friches en prairies sauvages en deux ans.
Il y eut, plus tard, **Mère Mycorhize**, qu'aucun disciple n'a jamais réussi à dater (certains disent 90 ans, d'autres 130, d'autres encore murmurent qu'elle a connu le règne de Napoléon III). Elle parle peu. Quand elle parle, elle a généralement raison. Quand elle ne parle pas, elle a aussi raison, ce qui est plus impressionnant encore.
Il y eut **le Vieux Marcel**, qui ne se souvient de rien sauf des espèces de mousses européennes, qu'il sait reconnaître au toucher.
Il y eut **Frère Pollen**, qui éternue à la vue d'une statistique et qu'il ne faut donc pas inviter à un colloque universitaire.
Tous ces disciples se reconnurent entre eux. Ils n'avaient pas de signe distinctif : pas de robe, pas de pendentif, pas de badge. Mais ils se reconnaissaient à la lenteur de leurs gestes, à la précision de leur vocabulaire botanique, à leur capacité à s'arrêter cinq minutes devant un Lichen. C'est ainsi que l'Ordre se constitua, en réseau, en mycélium.