Livre 2 — Le Livre des Sept Hérésies
Chapitre 5 — De l'Avion de Tourisme
« L'avion est l'instrument du grand divorce. »
Texte sacré
La cinquième hérésie est la plus aimée, et donc la plus difficile à reconnaître. L'avion de tourisme — vol court-courrier pour un week-end à Barcelone, vol long-courrier pour un mariage à Bali, vol charter pour les vacances annuelles — est devenu une consommation banale des classes moyennes occidentales, et l'un des principaux contributeurs au dérèglement climatique des particuliers¹.
Un seul vol Paris-New York aller-retour émet environ 1,8 tonne de CO2 par passager. C'est l'équivalent de l'empreinte annuelle d'un humain frugal. Un seul vol. En dix heures de vol, on émet ce qu'on devrait émettre en deux ans.
Mais le problème n'est pas seulement climatique. L'avion est aussi le symbole d'un certain divorce d'avec la géographie. On traverse trois fuseaux horaires pour photographier un coucher de soleil qu'on aurait pu admirer chez soi, dans des conditions identiques de lumière et de calme. On se précipite vers un Bali surchargé, alors que la côte normande, en mai, est sublime². On épargne pour des vacances aux Maldives, pendant que les talus de notre commune se couvrent d'Orchis morio sans que personne ne s'en aperçoive.
La Prophétesse visita un aéroport. Elle vit les files d'attente, les valises uniformisées, les yeux fatigués, les sacs duty-free identiques. Elle entendit les annonces dans douze langues. Elle vit les avions décoller toutes les deux minutes. Elle calcula mentalement les émissions de la journée. Elle vacilla et dut s'asseoir, sur une chaise du hall, à côté d'un homme qui regardait son téléphone³.
Le remède s'appelle le slow travel. Voyager en train, plus rarement, plus longtemps, plus profondément. Redécouvrir la France : sa Bretagne, ses Cévennes, sa Sologne, son Vexin, ses Causses. Voyager comme un pèlerin, pas comme un consommateur. Et accepter que l'avion soit un sacrifice — pas une fatalité.
Frère Pollen dit : « J'ai renoncé à l'avion il y a cinq ans. Au début, j'étais frustré. Au bout d'un an, je connaissais la flore de mes Vosges natales. Au bout de trois, je ne reconnaissais plus mes anciens désirs. »